Capteurs captifs

J’ai vu pas mal de vidéos hier de témoignages de lycéens, pas contents. Et au milieu des revendications traditionnelles, il y a une ado qui m’a interloquée parce qu’elle a dit : « On arrive tôt à l’école, on sort tard de l’école, on ne voit même plus nos parents » (ou sa famille, je ne sais plus).

Et je pense que c’est une revendication extrêmement importante.

Le fait qu’ils disent : on arrive tôt à l’école le matin et on en ressort tard. On fait ça aux mômes, obligatoirement, dès l’âge de 3 ans, jusqu'à obligatoirement 15 ans, et la plupart du temps bien plus longtemps, parce qu’ils sont soumis à une énorme pression de résultats et d’attentes.

Et donc là, ces élèves de Saint-Denis, et pas qu’eux, ailleurs : en plus, tu leur donnes des bâtiments dégradés, sales, parfois dangereux. Il leur manque des cours, des profs, des conditions matérielles décentes, etc. Tu les enfermes toute la journée dans des endroits dégueulasses ou déprimants. Tu leur fous la pression scolaire, familiale, sociale. Et ils doivent rester le cul sur une chaise, comme s’ils n’étaient pas des êtres vivants, comme s’ils n’étaient pas des corps, des individus intelligents, désirants, capables de bouger, de parler, de penser autrement.

C’est ça, la violence qu’on inflige aux mômes. First.

Le roman, c’est que l’école doit émanciper. Mais matériellement, socialement également, on organise la scolarité comme une expérience de dépossession : dépossession du temps, du mouvement, du silence, de l’ennui, du corps. On exige leur attention, leur immobilité, leur performance, leur docilité. On demande à des individus qui sont littéralement en train de rentrer dans l’existence de se conformer pendant des heures à une organisation du temps qui ne leur appartient pas.

Ben oui : les bâtiments scolaires et tout ce qui va avec deviennent, pendant une énorme partie de leur vie, la maison des mômes. Et on n’assume jamais vraiment ce que cela devrait impliquer. Si on considère qu’ils ne sont pas chez eux, alors ils sont quoi ? En détention ? Peut-être, oui.

Le message implicite est énorme, du type : « Voilà l’espace que la collectivité considère comme suffisamment bon pour toi. Voilà le temps que nous considérons comme légitime de te prendre. Voilà dans quelles conditions tu vas apprendre, attendre, obéir, performer. »

Et cette expérience disciplinaire, pour toustes, n’est évidemment pas distribuée de manière égale selon les territoires et les classes sociales. Il y a des établissements lumineux et entretenus, d’autres délabrés. Des espaces où l’on peut mieux respirer, d’autres où l’on entassé et sanctionne.

Le corps disparaît du modèle demandé. L’élève abstrait, c’est un cerveau assis, qui « se tient sage ». Un cerveau qui écoute, qui produit. Le reste, la fatigue, le besoin de bouger, le désir, l’ennui, la sociabilité, le besoin de vivre autrement son temps est une perturbation.

Et on devrait aussi se demander, mais ça n’arrange personne, parce que la garderie des gosses est bien pratique, quelle quantité de vie une société est légitime à organiser autour de l’école.

Quelle quantité de leur temps peut-on collectivement considérer comme disponible ?

Qu’est-ce qu’on considère comme une vie bonne pour les enfants ? Quels rapports au temps, au corps, au savoir et à l’autorité est-ce qu’on leur apprend ? Et surtout : quels adultes est-ce que ça produit ensuite ?

Des adultes heureux ? Des adultes libres ? Des adultes qui savent habiter leur propre temps ? Ou des adultes parfaitement adaptés à une organisation sociale dans laquelle leur temps, leur corps et leur attention appartiennent constamment à quelqu’un d’autre ?

Le « il faut davantage de moyens », OK. Il faut évidemment des moyens. Mais il faut aussi interroger la forme même de la journée scolaire, le rapport au temps, au corps, à la discipline, à la performance, et à la valeur sociale accordée au jeune être humain.

Et ça, on ne l’interroge JAMAIS.

Alors oui : que les ados fassent du bruit. Qu’ils refusent. Qu’ils désobéissent. Qu’ils foutent le “bordel” dans cette organisation qui prétend les émanciper tout en leur apprenant, dès l’enfance, à accepter la dépossession de leur temps et de leur corps.

Qu’ils brûlent tout.

TOUT.