La formule est répétée jusqu’à l’épuisement
« Mélenchon est problématique en politique internationale. »
D’accord. Mais après le verdict, il reste quoi ? Quelle politique à la place ? Quelle stratégie ? Quels rapports de force ? Quelles alliances ? Qu’est-ce qu’on fait concrètement une fois qu’on a fini de dire que Mélenchon serait complaisant, irresponsable ou dangereux ?
Et là, généralement, plus rien.
C’est précisément ce silence qui m’intéresse. Parce qu’un jugement politique auquel aucune alternative n’est jamais opposée n’est pas une absence de position. C’est souvent une façon assez commode de rendre invisible la position qu’on défend déjà. On ne dit pas « je veux conserver cet ordre international ». On dit « il n’y a pas d’alternative raisonnable ». On ne dit pas « je veux rester dans cette alliance ». On dit « ce serait irresponsable d’en sortir ». On ne dit pas « Washington doit rester l’axe de notre politique étrangère ». On dit « renseignez-vous ».
Le résultat, lui, est exactement le même.

Alors prenons cette critique au sérieux. Faisons-lui subir ce qu’elle évite soigneusement : l’épreuve de la cohérence.
Le reproche, si je le comprends bien, serait que Mélenchon ne saurait pas tracer une frontière morale suffisamment nette entre les États fréquentables et les autres. Il accepterait de discuter avec la Russie, la Chine, l’Iran, le Venezuela (before l'enlèvement de Maduro par les États-Unis) et d’autres gouvernements dont on peut parfaitement condamner les pratiques (comme les États de manière générale, mais passons). Et le simple fait d’envisager le dialogue deviendrait suspect. Comme si parler à un gouvernement revenait à l’absoudre. Comme si négocier signifiait approuver. Comme si la diplomatie était une médaille que l’on remettrait aux États ayant réussi leur examen de vertu.
Très bien.
Mais alors j’attends toujours qu’on m’explique pourquoi cette exigence morale devient soudainement beaucoup moins rigoureuse dès qu’on regarde nos propres alliances.
Avec Washington, le mot magique apparaît : « réalisme ».
L’OTAN serait incontournable. Il faudrait composer avec les États-Unis parce que « le monde est comme ça ». Sortir de cette architecture serait irresponsable. Prendre une véritable distance avec Washington serait irréaliste. Wokay.
Avec l’Allemagne et l’Union européenne, même histoire. On peut évidemment critiquer l’austérité, les rapports de domination économiques, les asymétries de pouvoir, les mécanismes institutionnels illiberaux. Mais lorsqu’il faudrait transformer cette critique en rapport de force concret, alors tout à coup c’est la catastrophe. On menace la stabilité. On met l’Europe en danger. On devient irresponsable.
C’est quand même formidable non ?
Avec certains pays, le moindre compromis est une faute morale. Avec nos alliés, le compromis devient une nécessité historique.
La morale serait absolue pour les autres. Le réalisme serait obligatoire pour nous.
À partir de là, ce n’est plus simplement une question de sensibilité diplomatique. C’est une hiérarchie. Et cette hiérarchie est assez facile à lire : tout ce qui reconduit les alliances, les institutions et les rapports de puissance dont nous héritons est raisonnable ; tout ce qui cherche à les déplacer devient dangereux, naïf ou fou.
Le statu quo a cette propriété merveilleuse : il n’a jamais besoin de se présenter comme une idéologie. Il se fait passer pour le réel.
C’est comme ça que la conservation devient du réalisme, que l’alignement devient de la responsabilité et que la rupture devient de la folie.
Et c’est là que je commence réellement à m’énerver.
Parce que beaucoup de gens qui tiennent ce discours savent très bien parler de l’impérialisme occidental. Ils connaissent les mots. Colonialisme, esclavage, Françafrique, coups d’État, interventions, ingérences, exploitation néocoloniale, dommination. Ils peuvent même produire des analyses extrêmement sévères de l’histoire occidentale. Soit. Mais il y a une petite marche qu’ils franchissent beaucoup moins volontiers : celle qui mène de la condamnation morale à la conséquence politique.
On peut reconnaître que l’Occident a produit une partie considérable des conditions historiques dans lesquelles vivent aujourd’hui des millions de personnes, puis continuer à défendre les structures de puissance qui permettent à l’Occident de rester dominant.
On peut faire son mea culpa et garder le pouvoir. Les citoyen. nes alignés sur les États, encore. On peut devenir hystérique dès qu’une ancienne colonie cherche réellement à sortir de notre orbite. On peut dénoncer l’impérialisme et considérer comme parfaitement naturel que l’architecture militaire, économique et diplomatique héritée de cet impérialisme reste en place.
Et là, il y a quelque chose de beaucoup plus profond qui apparaît. À force de juger les autres sociétés à partir de leur distance aux normes occidentales, on finit par reconstruire exactement ce que l’on prétend avoir déconstruit. Pas forcément sous la forme grossière du vieux racisme colonial. Quelque chose de plus propre, de plus cultivé, euh de plus présentable ? Nous avons nos contradictions. Elles sont historiques, complexes, institutionnelles. Eux ont leurs contradictions. Elles prouvent leur autoritarisme. Nous avons des intérêts géopolitiques. Eux ont des arrière-pensées.
Nous faisons des guerres (lapdogs derrière l'Empire) parce que la situation l’exige. Eux font la guerre parce qu’ils sont dangereux. Nous défendons la sécurité. Eux menacent la stabilité. Nous sommes “réalistes”.
Et si tu regardes assez longtemps cette distribution des rôles, tu finis par comprendre qu’on n’est plus vraiment en train de parler de droits humains. On est en train de décider qui possède le droit de définir la normalité politique du monde.
C’est là que l’universalisme devient particulièrement pratique. Notre violence est replacée dans son contexte. Celle des autres devient leur nature. Nos crimes sont des contradictions. Les leurs sont des preuves. Nos interventions sont des erreurs tragiques. Les leurs sont des manifestations de barbarie. Notre puissance est un instrument de stabilité. La leur est une menace.
Et après ça, on s’étonne que certains peuples ne partagent pas notre enthousiasme lorsqu’on leur explique que nous sommes le camp des valeurs. Il faut vraiment avoir une mémoire extraordinairement sélective pour regarder le monde depuis Paris et se demander pourquoi le reste de la planète ne voit pas spontanément l’Occident comme son arbitre moral.
Les peuples qui ont subi la domination occidentale n’ont pas forcément la même mémoire que nous. Ils se souviennent moins de nos intentions que de nos actes. Ils se souviennent des guerres, des coups d’État, des sanctions, des frontières imposées, des ressources extraites, des bases militaires, des régimes soutenus lorsqu’ils étaient utiles puis condamnés lorsqu’ils ne l’étaient plus.
Et c’est peut-être cela qui nous est devenu insupportable : être regardés depuis l’extérieur.
Parce que depuis l’intérieur du monde occidental, nous avons appris à raconter notre histoire comme celle d’une civilisation qui aurait reconnu ses erreurs, progressé moralement et dépassé son passé. Et nous occidentaux, on continue de bénéficier de la structure que cette histoire a produite.
Le problème de beaucoup de discours occidentaux c'est qu’ils transforment leur propre culpabilité en nouveau privilège moral. On reconnaît les crimes, on se déclare déconstruit, on affiche les bons symboles, on produit les bons discours, puis on continue à occuper exactement la place de pouvoir que l’on occupait avant. C’est là que le progressisme occidental est une forme de blanchiment impérial.
Je précise qd même : les conquêtes féministes, antiracistes et LGBTQI+ sont réelles. Elles sont précieuses. Elles ont été arrachées par des luttes et elles doivent être défendues. Mais elles n’appartiennent pas à l’État occidental comme une sorte de capital moral qui permettrait ensuite de solder son histoire impériale. Le droit d’une personne queer à vivre librement à Paris ne transforme pas une guerre menée à l’étranger en acte humanitaire. Une politique écologique locale ne rend pas une relation économique impériale, néocoloniale, soudainement juste. La reconnaissance juridique des minorités ne confère à aucun gouvernement un brevet de vertu internationale. Ce sont des conquêtes sociales. Pas une absolution géopolitique.
Et c’est précisément pour cela que le désalignement avec Washington provoque une réaction aussi viscérale. Critiquer un président américain ? Très bien. Dénoncer une guerre américaine ? Aucun problème. Rappeler les crimes de l’impérialisme américain ? On peut même y consacrer un colloque. Mais dire sérieusement que la France pourrait organiser sa politique étrangère autrement (moins) que dans l’orbite américaine ? Là, soudain, on découvre les limites du radicalisme. Tout devient « compliqué ». Il faut être « réaliste ». Il faut « tenir compte du contexte ». Il ne faut surtout pas « déstabiliser ».
Autrement dit : on peut attaquer l’empire tant qu’on ne touche pas à ce qui lui permet d’exister. Cad seulement par les mots. On peut détester ses crimes tant qu’on ne remet pas en cause un chouia sa puissance. Bref extrêmement radical dans le vocabulaire et parfaitement conservateur dans la structure des rapports internationaux.
C’est peut-être la forme la plus confortable de radicalité imaginable. Elle permet de se sentir subversif sans jamais entrer réellement en conflit avec l’ordre dont on dépend. Et surtout, elle permet de continuer à regarder les autres peuples avec cette combinaison assez obscène de culpabilité et de supériorité.
Mais où sommes-nous, exactement ? Et surtout, qui paie encore le prix de notre position ? Parce que les gens qui vivent sous les conséquences de nos guerres, de nos sanctions, de nos interventions et de nos anciennes structures impériales ne vivent pas dans notre confort discursif. Ils ne peuvent pas transformer leur histoire en colloque sur la déconstruction. Ils la vivent. Nous parlons de stabilité. Eux vivent parfois les ruines de ce que nous avons contribué à déstabiliser.
Et c’est aussi pour cela que je trouve si révélateur le scandale que provoque l’idée même d’un micro désalignement avec l'Empire dans la mesure restrainte du possible.
Ce qui gêne n’est pas nécessairement qu’un homme politique puisse se tromper. Il peut évidemment se tromper. Mélenchon peut être critiqué, et sérieusement, sur telle ou telle position. Ce qui gêne, c’est peut-être qu’il rende pensable quelque chose que beaucoup préfèrent maintenir dans la catégorie de l’impensable : l’Occident pourrait ne pas être le centre naturel du monde.
Que la France puisse sortir d’une logique d’alignement automatique de forcené. Que Washington puisse être un allié et non un tuteur. Que l’OTAN puisse être une structure politique discutable et non une loi de la physique. Que TOUS les autres États puissent être considérés comme des interlocuteurs politiques sans que leur parler signifie approuver leur régime.
Parce qu’à partir du moment où cette possibilité devient sérieuse, il faut enfin regarder notre propre position AUTREMENT. Nous ne sommes PAS le point de vue NEUTRE. Nous sommes un ACTEUR. Avec des INTÉRÊTS. Avec des PRIVILÈGES. Et avec une responsabilité qui ne disparaît pas simplement parce que nous avons appris à utiliser le bon vocabulaire évasif pour en parler.
Un monde réellement décolonisé ne peut pas être simplement un monde dans lequel les anciennes puissances coloniales ont appris à reconnaître qu’elles ont été méchantes. Il faut que quelque chose change dans le rapport de force. Sinon ce n’est pas une décolonisation. C’est une confession. Et une confession ne coûte rien. Ça n'a rien coûté aux États-Unis, Israel espère que ça ne lui coûte rien un jour.
Alors oui, je veux bien entendre que Mélenchon est critiquable en politique internationale. Mais enfin, apportez quelque chose en face. Pas seulement « il est complaisant ». Pas seulement « c’est dangereux ». Pas seulement « soyons réalistes ».
Une politique.
Une stratégie.
Une conception du monde.
Parce qu’à force de ne jamais expliquer ce que vous voudriez construire tout en expliquant pourquoi il serait irresponsable de toucher à ce qui existe déjà, votre position devient finalement beaucoup plus claire que vous ne le pensez. Vous ne défendez pas l’absence de politique. Vous défendez celle qui existe. Vous ne refusez pas de choisir. Vous avez choisi le maintien des rapports de force existants, puis vous avez trouvé le vocabulaire moral qui permet de ne pas avoir à le reconnaître. Et c’est peut-être ça, le tour de force du centre gauche atlantiste (Le Monde, Libération, Médiapart etc.), j'entends réussir à conserver l’ordre impérial tout en se donnant le sentiment d’être moralement au-dessus de lui. Se sentir radical sans risquer la rupture. Reconnaître la domination sans accepter la dépossession. Condamner l’Empire sans toucher à sa puissance. Et surtout, continuer à parler d’universalité depuis une position qui reste profondément occidentale dans ses intérêts et ses conséquences.
À un moment, il faut choisir. Soit vos principes sont réellement universels, et alors ils doivent aussi s’appliquer à nous.
Soit le « réalisme » commence exactement au moment où nos propres intérêts sont menacés. Et dans ce cas, arrêtons simplement de faire semblant de ne pas savoir ce que nous défendons.