Dépolitisation du suicide

« Une fois le feu vert médical donné, le patient devra attendre un minimum de deux jours avant que l’acte soit accompli. Il devra encore confirmer son choix le jour-même.

Le patient devra s’administrer lui-même le produit létal, sauf s’il en est physiquement incapable, auquel cas un soignant peut accomplir l’acte. »

(Conclusion de l'article Le Monde, après la validation par le Conseil Constitutionnel de “l'aide à mourir”. )

Une personne qui dit « Je ne veux plus vivre dans ces conditions » exprime quelque chose qui dépasse largement son rapport intime à la mort.

Si la réponse institutionnelle, c’est : « vérifions que votre demande est libre, persistante et médicalement admissible », bah on a dépolitisé le suicide.

J’veux dire par là qu’on peut avoir très peu de pouvoir sur les conditions de sa propre existence et, dans le même temps, énormément de responsabilité individuelle dans la décision d’y mettre fin. Est-ce vraiment une situation acceptable, avec toutes les connaissances et les richesses accumulées par nos civilisations ?

« Votre décision est-elle libre et éclairée ? » est un immense mensonge. Le suicide est dépolitisé par cette formulation néolibérale finale.

On confond autonomie et absence d'interférence. L'autonomie n'est pas une propriété intérieure de l'individu.

« Mon corps m’appartient, ma volonté m’appartient, donc mon choix est autonome. » Cette définition est archi pauvre sociologiquement. Parce qu’elle suppose qu’un individu déjà constitué est capable de choisir depuis une sorte d’espace intérieur protégé du monde social et économique.

Où sont les conditions sociales et matérielles d’actualisation de cet intérieur ? On traite mieux des logiciels informatiques que des gens.

Un individu qui semble « indépendant » dépend d’une quantité gigantesque de choses qu’il ne produit pas lui-même. L’autonomie même du « valide » repose sur de l’interdépendance. C’est quelque chose qu’il faut toujours rappeler à ceux qui parlent de « choix éclairé ».

La dépendance et l’autonomie ne sont donc pas des opposés.

Tu dépends des autres parce que les humains sont interdépendants. On devrait dire : « organisons collectivement mieux cette dépendance afin que tu puisses décider de ta vie et profiter de cette interdépendance également. »

Au lieu de ça, on te donne simplement le choix de décider de ta mort. C’est là où l’eugénisme survit.

On ne devient pas « autonome » en cessant de dépendre des autres ; on devient « autonome » lorsque nos dépendances sont organisées de manière à nous laisser réellement pouvoir sur notre existence. Ça, même les gens qui vont bien ont besoin de cinq minutes de réflexion honnête envers eux-mêmes pour le piger.

Pendant ce temps, le discours néolibéral consiste à présenter comme une propriété individuelle ce qui est en réalité une conquête collective. C’est là que toutes les alarmes devraient clignoter, après plusieurs millénaires de civilisation.

Derrière chaque « autonomie » individuelle, il y a une quantité gigantesque de travail collectif. Le Covid vous en a donné un aperçu. Je ne vous souhaite pas qu’une guerre de destruction nous explique plus profondément la chose, mais quand même…

On bâtit des villes pour ne pas crever chacun dans son coin. Des institutions pour ne pas régler nos conflits par la violence sans retenue. Des savoirs pour ne pas tout ré-inventer. Des soins, une protection sociale, pour qu’une maladie ou un accident ne te condamne pas à coup sûr.

C’est ça, faire Société.

Bah du coup, quelle sorte de société produit les conditions dans lesquelles mourir peut apparaître comme la forme ultime, et parfois la seule encore accessible, de « l’autonomie » ?

« Dignité » my ass.